À la découverte d’un lichen fascinant

Le 9 juin 2016, dans le cadre de la création de la Réserve Naturelle Régionale sur la commune de Bordères-Louron (65) en vallée d’Aure j’ai participé à un inventaire naturaliste afin d’étoffer le dossier. Lors de cette sortie j’ai fait la connaissance de Guy Dussaussois, éminent botaniste mais aussi passionné de lichens.

Nous voilà engagés dans une discussion sur les différents lichens que nous avions rencontrés et qui nous avaient captivés. Connais-tu le Ricasolia virens, il est dans la forêt de Saint-Pé-de-Bigorre, et le Letharia vulpina ? Lui je l’ai vu dans le massif du Néouvielle, me dit-t-il. Non, lui répondis-je, et lui avoua que j’aimerais beaucoup les voir. Nous nous mettons d’accord pour aller ensemble voir le Ricasolia virens cet automne (ce que nous avons fait le 1 octobre voir photo n°1). Trop impatient d’aller voir le Letharia vulpina je bloque rapidement une date dans mon agenda.

Le 10 juillet 2016 me voilà parti pour le massif du Néouvielle pour aller prospecter près du lac d’Aumar ou Guy m’avait indiqué sa présence. Avant de partir je relis le descriptif sur le site de l’AFL et regarde quelques photos. Thalle : fruticuleux, ayant jusqu’à 10 cm de longueur, jaune, dichotomiquement ramifié en rameaux étroits (1-3 mm), ± tordus sur eux-mêmes, aplatis au niveau des divisions, couvert d’isidies donnant rapidement des soralies granuleuses. Photosymbiote : algue chlorococcoïde. Chimie : R-. Pas de réactions caractéristiques avec les réactifs classiques mais présence d’acide vulpinique toxique (mortel pour l’homme). Apothécies : non observées. Habitat : espèce corticole ou lignicole se développant presque exclusivement sur mélèze et pin cembro, principalement à l’étage subalpin (Alpes et Pyrénées). Remarque : ce lichen toxique était autrefois utilisé dans la confection d’appâts pour tuer les renards et les loups. http://www.afl-lichenologie.fr/Phot…

Impossible de le confondre avec un autre lichen, mais ce qui ma interloqué quand Guy m’en a parlé c’est son écologie. Dans le massif du Néouvielle il n’y a pas de mélèze ni de pin cembro mais que des pins à crochets et quelques pins sylvestres, d’autant plus que le mélèze ainsi que le pin cembro ne sont pas des essences pyrénéennes. Je vérifie sur le guide des lichens des arbres aux éditions BELIN et ils disent la même chose. Mais sur le Catalogue des lichens et champignons lichénicoles de France métropolitaine il est mentionné : « Alpes, Massif central et Pyrénées, Peu rare dans les Alpes. Non menacé. Corticole ou lignicole, presque exclusivement sur Larix decidua (mélèze), très rarement sur Pinus, Abies ou roche… » Cela me rassure ; il peut être sur d’autres substrats que des mélèzes ou des pins cembro et il est bien présent dans les Pyrénées, bien que sa rareté dans ce massif ne soit pas précisée. Tout de suite une question me vient à l’esprit : ne serait-il pas menacé dans nos magnifiques montagnes ?

C’est donc avec un triple objectif, l’observer, déterminer sa rareté et identifier son substrat de prédilection que je me gare sur le parking du lac d’Orédon. Cela faisait longtemps que je n’étais pas venu dans ce massif. Je ne me rappelais plus de cette beauté. Peu d’endroits dans les Pyrénées me laissent indifférent, mais le Néouvielle avec ses majestueux pins à crochets, plus que centenaires font naître des sentiments d’humilité et en même temps de plénitude, c’est un bijou de nos paysages montagnards. Ce sentiment ne me quittera pas de toute la journée. D’autant plus que tous les randonneurs que j’ai croisés semblaient être dans le même état d’esprit. Le respect de cette nature, pas un mégot de cigarette au sol, pas un seul bout de papier, quel bonheur ! Mais sur le parking ce n’est pas la même histoire. Une poubelle ici, un reste de déjeuner avec emballage là… Comment des gens peuvent encore faire ça ? J’espère qu’ils ne le font pas chez eux ; ils ne jettent pas leurs poubelles dans leur jardin. Je ne comprends toujours pas et ne comprendrai surement jamais.

Après plus d’une heure de marche en longeant Les Laquettes, j’arrive au lac d’Aumar. Je me mets en mode observation et regarde tous les troncs d’arbre. Au bout d’un quart d’heure toujours rien, un magnifique Ochrolechia alboflavescens (photo n°2) attire mon attention. Je tiens à préciser que le massif du Néouvielle est une Réserve Naturelle Nationale ou les récoltes sont donc strictement interdites. Par conséquent mes identifications ne peuvent être confirmées et éventuellement douteuses. Je le photographie sous tous les angles pour essayer de faire une super photo. Et là, juste sous mon appareil, très discret, enfin mon premier Letharia vulpina. Quelle joie, je savais bien qu’il valait le déplacement. À partir de ce moment je passe au crible tous les arbres, tiens un autre sur cet arbre, sur celui-là 2 spécimens. Je fais un premier constat, très peu d’individus et uniquement sur de vieux arbres de plus de 80 cm de diamètre, et malgré sa belle couleur jaune qui devrait tout de suite attirer l’œil il reste très discret. Une heure plus tard je relève la tête et regarde autour de moi, je ne vais pas pouvoir inspecter toute la forêt. Je sors ma carte et décide le longer le lac en suivant le GR 10 direction le col d’Estoudou et de là je redescendrai au parking. Ca fait une belle boucle, je serai loin d’avoir parcouru tout le massif. Ce sera difficile d’en tirer des conclusions sur son écologie mais des premières constatations seront déjà un bon début. D’autant plus qu’il ne faudrait pas se contenter de prospecter dans ce massif mais bien sur toute la chaîne Pyrénéenne.

Je ne regarde plus que les pins à crochets de bonne taille tout en jetant bien sûr, un coup d’œil sur les arbres proches, et effectivement le scénario se répète, un, deux, plus rarement trois individus et uniquement sur les vieux arbres. Sur une partie décortiquée d’un arbre, à même le tronc je revois ce magnifique lichen que j’ai découvert l’année dernière près du refuge d’Espingo, sur le même support un Calicium tigillare (photo n°4) avec son thalle jaune jaune-vert brillant et ses apothécies noires il ne passe pas inaperçu. Et puis le spot, en traversant la Pinède des Passades d’Aumar, sur un arbre mort ou plutôt un tronc de pin à crochets toujours debout car retenu par d’autres arbres, à 2 175 mètres d’altitude, une cinquantaine de Letharia vulpina. Je n’ai pas de mot pour décrire ce que je vois, je vous laisse seul juge avec une maigre photo (n°5) qui ne reflète pas vraiment la réalité… Ce que nous pouvons aussi remarquer, c’est qu’il n’y en a pas un seul sur les arbres attenants. Sans faire une grande pression d’observation, puisque je ne dévierai du GR10 que très peu, je rencontrerai une dizaine d’autres spots. Et toujours sur des troncs complétements décortiqués d’arbres morts restés debout, et aucun sur les troncs à même le sol.

L’écologie se précise, en faisant un rapide diagnostic j’ai pu observer que le Letharia vulpina, dans le massif du Néouvielle, se trouve, en faible quantité, sur de vieux pins à crochets. Mais son substrat de prédilection, ce sont les troncs décortiqués restés debout. D’ailleurs je ne me souviens pas en avoir vu sans Letharia vulpina. La concurrence ne doit pas être importante sur ce type de support. Je pense aussi que la gestion et la préservation effectuées dans le massif du Néouvielle le mettent à l’abri de menaces éventuelles, mais qu’en est-il dans d’autres vallées ou massifs pyrénéens ? Ce n’est pas parce qu’une espèce est relativement abondante sur un site ou dans une région qu’elle n’est pas en danger ailleurs.

Si vous avez des informations, concernant ce lichen, sur son écologie, son substrat… et cela dans la chaîne pyrénéenne, n’hésitez pas à me les communiquer, je vous en serais très reconnaissant, j’aimerais beaucoup poursuivre mes investigations.

Article écrit par Rémy HUMBERT dans la revue botanique Isatis 31 N°16