A la recherche de lichens aquatiques

Aquatiques, c’est plutôt un nom générique, à ma connaissance aucun lichen ne vit au fond des eaux. Le terme exact est hydrophile, soumis à des périodes d’immersion. Clother COSTE, dans sa thèse explique que « Les compositions floristiques des communautés lichéniques hydrophiles ont été définies par leur durée annuelle d’immersion. Les groupements subhydrophiles sont immergés pendant moins de trois mois, les groupements mésohydrophiles pendant plus de trois mois et moins de dix mois et enfin les groupements hyperhydrophiles sont immergés plus de dix mois de l’année… ». Ce sont principalement des lichens saxicoles, qui poussent sur des pierres ou des roches stables.

Certains lichens retiennent plus particulièrement mon attention, comme par exemple le Letharia vulpina (Isatis 31 n°16, p. 272-275), le Vulpicida juniperinus ou encore le Lobothallia melanaspis et le Dermatocarpon arnoldianum. Les deux derniers étant les lichens hydrophiles dont je souhaitais vous parler dans cet article.

C’est en 2012 dans la Réserve Naturelle de Mantet (66) que Clother COSTE m’a montré un Lobothallia melanaspis. À cette époque il n’était connu avec certitude que dans 2 départements métropolitains (Ariège et Pyrénées-Orientales). Décrit dans le Catalogue des lichens et champignons lichénicoles de France métropolitaine comme : rare, patrimonial d’intérêt national, vulnérable, lichen saxicole, sur roches non ou à peine calcaires périodiquement inondées (surtout par des torrents). Ce n’est que deux ans plus tard, en 2014, lors d’un inventaire de fleurs de combes à neige que je pense le revoir. C’est dans le ruisseau qui traverse la coume de l’Abesque (cirque d’Espingo en Haute-Garonne) à 2 120 m que je découvre une magnifique station de plusieurs individus. Mais ce n’est qu’une identification visuelle. Je n’avais pas prévu de faire de récolte : pas de marteau ni de burin. Comment faire confirmer cette nouvelle donnée ? Et à qui demander ? Par chance l’été suivant (été 2015) la session pyrénéenne de l’association Isatis 31 à laquelle j’essaie de participer tous les ans, se déroule autour du refuge d’Espingo. J’en profite, dès le premier jour, pour conduire Xavier BOSSIER sur la station. Après récolte et étude microscopique, Xavier confirmera cette nouvelle donnée (Isatis 31 n°15, page 275). Me voilà lancé sur les traces du Lobothallia melanaspis. Et ceci dès le lendemain, la journée de prospection étant prévue autour du ruisseau du Val d’Arrouge, l’habitat propice au développement du Lobothallia. Arrivé à plus de 2 000 m, afin de couvrir le plus de terrain possible, nous formons de petits groupes. Alors que mes collègues partent herboriser dans toutes les directions, je choisis de longer et de remonter le torrent. Je suis très vite récompensé et trouve plusieurs Lobothallia melanaspis sur les roches situées au bord et au milieu du cours d’eau. Ils poussent là, immergés de 1 cm ou plus souvent affleurant la surface de l’eau dans des portions ou des zones où le courant est faible. Satisfait de cette découverte je fais une pause au bord du ruisseau. Et là juste à côté de moi un lichen avec de grands lobes m’interpellent. Je le récolte et le montre à Xavier qui revenait de son exploration. Il me demande de le partager afin de l’étudier, ce que je fais, mon niveau en lichénologie, à cette époque, ne me permettait sans doute pas de l’identifier. Et en effet c’est une belle découverte : un Dermatocarpon arnoldianum, troisième station connue en France métropolitaine (Isatis 31 n°16, page 279). Lichen extrêmement rare d’intérêt international en danger critique d’extinction. Je ne me rappelle pas en avoir vu d’autres à proximité. Mais je n’ai remonté le ruisseau que sur environ 300 m et surtout je ne le recherchais pas particulièrement. Je ne peux donc pas me prononcer sur le nombre d’individus dans cette vallée.

Je le retrouve l’année suivante en 2016 dans le massif de l’Aston en Ariège sur le bord d’un ruisseau qui alimente le lac d’Estagnol à 2 124 m (identification confirmée, voir le Catalogue des lichens et champignons lichénicoles de France métropolitaine 2éme édition, pages 340 et 341). Le faible temps de prospection dans son milieu de prédilection ne m’a pas permis d’en trouver d’autres. Je n’ai pas non plus vu de Lobothallia melanaspis. Cette année-là j’étais très concentré sur le Vulpicida juniperinus (lire la revue Isatis 31 n°16, pages 344 à 346).

En 2017 la session pyrénéenne de l’association Isatis 31 nous a amené près du lac du Campana dans le massif du Néouvielle (65). J’ai récolté dans le ruisseau alimenté par le lac d’Arrédoun à une altitude de 2 227 m un Dermatocarpon que j’appellerai « Échantillon I Campana » (voir photo 1). Il a bien l’aspect d’un Dermatocarpon arnoldianum mais sous la loupe binoculaire au grossissement × 50 le thalle ne me semble pas assez épais. Je le garde pour l’étudier plus tard, quand j’aurai les moyens d’aller plus loin dans sa détermination. Dans cette portion de torrent je compte une dizaine d’individus. Mais attention cela pourrait être Dermatocarpon rivulorum très proche (voir ci-dessous la liste descriptive) que j’ai d’ailleurs trouvé à côté et en compagnie de nombreux Lobothallia melanaspis.

En juillet 2018 la session pyrénéenne de l’association Isatis 31 pose ses tentes dans le val d’Esquierry près du lac de Sadagouaus à 2 230 m. Juste à côté du campement un petit ruisseau partant du lac abrite une magnifique station de Lobothallia melanaspis et plus d’une cinquantaine de Dermatocarpon. On peut observer, sur la photo 2, quatre Dermatocarpon, deux avec un thalle que j’appelle « aggloméré » et les deux autres avec un thalle « simple ». J’ai donc récolté le Dermatocarpon de droite et celui en haut au centre nommés respectivement « Échantillon II Esquierry » et « Échantillon III Esquierry ».

La liste ci-dessous répertorie les mesures et observations de ces 3 échantillons. Pour pouvoir les comparer j’ai noté les informations, prises sur le site de l’AFL des Dermatocarpon proches pouvant se trouver dans le même milieu. Je les ai classés par ordre de confusion. (http://www.afl-lichenologie.fr/Phot…).

Dermatocarpon arnoldianum Degel.
Lobes de 1 à 5 cm - Thalle de 0.4 à 0.7 mm d’épaisseur - Face inférieur plissée à réticulée
Spores de 10-14 x 5-6.5 µm - À l’état humide verdâtre - Médulle I-

Dermatocarpon rivulorum (Arnold) Dalla Torre et Sarnth.
Lobes de 0.5 à 1.5 cm - Thalle de 0.2 à 0.4 mm d’épaisseur - Face inférieur distinctement réticulée
Spores de 16-21 x 6-8 µm - À l’état humide changeant peu - Médulle I-

Dermatocarpon luridum (Dill. ex With.) J. R. Laundon
Lobes de 0.5 à 1.5 cm - Thalle de 0.15 à 0.4 mm d’épaisseur - Face inférieur lisse ou légèrement veiné-ridée
Spores de 13.5-18 x 5.5-7 µm - À l’état humide verdissant beaucoup - Médulle I+ brun

Dermatocarpon complicatum (Lightg.) W. Mann
Lobes de 0.15 à 1.5 cm - Pas d’info sur l’épaisseur - Face inférieur lisse légèrement plissée
Spores de 11-15.5 x 5-7 µm - À l’état humide verdâtre - Médulle I-

Dermatocarpon meiophyllizum Vain.
Lobes de 0.6 à 1.2 cm - Thalle de 0.3 à 0.6 mm d’épaisseur - Face inférieur lisse rides rares
Spores de 14-20 x 6.5-9 µm - À l’état humide vert - Médulle I-

Dermatocarpon leptophyllodes (Nyl.) Zahlbr.
Lobes de < 0.7 cm - Pas d’info sur l’épaisseur - Face inférieur non plissée
Spores de 15-22 x 5-8 µm - À l’état humide verdissant - Médulle I-

Échantillon I Campana Thalle monophylle simple
Lobes de plus de 1.5 cm - Thalle de 0.3 à 0.45 mm d’épaisseur - Face inférieur réticulée à lisse
Spores de 11 x 5 µm - À l’état humide verdâtre - Médulle I-

Échantillon II Esquirry Thalle monophylle aggloméré
Lobes jusqu’à 1.5 cm - Thalle de 0.3 à 0.5 mm d’épaisseur - Face inférieur réticulée à lisse
Spores de 12 x 5-6 µm - À l’état humide verdâtre - Médulle I-

Échantillon III Esquirry Thalle monophylle simple
Lobes de 1 à 3 cm - Thalle de 0.3 à 0.5 mm d’épaisseur - Face inférieur réticulée à lisse
Spores de 11-14 x 5-6 µm - À l’état humide verdâtre - Médulle I-

Ces trois échantillons seraient donc des : Dermatocarpon arnoldianum Degel.

Les critères, sur le terrain, qui peuvent nous aider à le reconnaître sont tout d’abord son écologie, puis la dimension des lobes et sa face inférieure qui est plissée à réticulée. Mais une étude en laboratoire est indispensable pour l’identifier avec certitude : mesure de l’épaisseur du thalle, c’est le plus épais (difficile à mesurer sous loupe binoculaire grossissement × 50, mais très précis sous microscope grossissement × 100), mesure des spores, ce sont les plus petites…

Récapitulatif des différentes stations trouvées et commentaires :

Lobothallia melanaspis (Ach.) Hafellner :

- Coume de l’Abesque cirque d’Espingo (31 Oô) à 2 120 m, 5/07/2014, confirmé en 2015.
- Ruisseau du val d’Arrouge (31 Oô) à 2 100 m, 24/07/2015.
- Ruisseau L’Arrieu Tort confluent de Lastie (65 Bordères-Louron) à 1 624 m, 11/06/2016 donnée non confirmée, non récolté (un seul spécimen).
- Le Garet - lac d’Arrédoun (65 Artigues-de-Campana) présent de 2 307 m à 1 800 m tout le long du ruisseau, 8/07/2017.
- Ruisseau venant du lac de Sadagouaus val d’Esquierry (31 Oô) à 2 230 m, 27/07/2018.

À part à Bordères-Louron (un seul spécimen) le nombre d’individu par station est relativement important. Mais le nombre de stations reste faible. Ce n’est pas parce qu’une espèce est abondante dans un endroit qu’elle n’est pas rare, voire très rare au niveau national. En France métropolitaine, il est connu avec certitude dans six départements (04, 06, 09, 31 et 65) et à confirmer dans deux autres (43, 64). Ces données ne sont pas actualisées, la dernière édition (3e édition) du Catalogue des lichens et champignons lichénicoles de France métropolitaine n’est accessible actuellement qu’aux référents départementaux.

Dermatocarpon arnoldianum Degel. :

- Ruisseau du val d’Arrouge (31 Oô) à 2 100 m, 24/07/2015.
- Ruisseau qui alimente le lac d’Estagnol (09 Aston) à 2 124 m, 30/07/2016.
- Ruisseau venant du lac d’Arrédoun (65 Artigues de Campana) à 2 227 m, 8/07/2017.
- Près du lac de Sadagouaus val d’Esquierry (31 Oô) à 2 230 m, 27/07/2018.

Avec les deux stations des Pyrénées Orientales (66) cela fait six stations connues en France métropolitaine, mais uniquement dans les Pyrénées. Le nombre de spécimens par station est très faible, à part celle du val d’Esquierry. En comptant la vingtaine d’individus autour de la source qui se trouvent au-dessus du lac de Sadagouaus, la trentaine d’individus près du névé du ruisseau d’Esquierry à 2 280 m d’altitude plus les cinquante près du campement, nous pouvons estimer leur nombre probable à une centaine. Même remarque que précédemment, ce sont peut-être d’autres lichens du genre Dermatocarpon. Sans étude microscopique nous ne pouvons l’affirmer ni le confirmer avec certitude. (Depuis la parution de l’article original 3 nouvelles stations on était découvertes : 2 dans les Haute Pyrénées une par Etienne Florence et l’autre par Serge Poumarat et la troisième en Haute-Garonne près du refuge du Maupas, nous connaissons maintenant 9 stations de Dermatocarpon arnoldianum en France)

Répartition mondiale :

Lobothallia melanaspis (Ach.) Hafellner :
Le site danois : « Global Biodiversity Information Facility » inventorie 213 données dans le monde : https://www.gbif.org/species/3413268. États-Unis (Rocheuses, Arizona et Alaska), Canada (Rocheuses, Nunavut), Groenland, Écosse (5 données), beaucoup de stations en Norvège, Suède et Finlande, Russie (nord-ouest près de la Finlande, Mont Oural), Autriche, Hongrie, Roumanie, une donnée en Nouvelle-Zélande et la France. Ce site donne globalement une bonne idée de sa répartition et de sa rareté, mais les données françaises ne sont pas exactes ou réactualisées. Les stations prises en compte, à mon avis, sont celles du 64 et du 43 qui restent à confirmer. L’Université de Trieste le considère très rare dans les Alpes italiennes : http://dryades.units.it/italic/inde…. Le site « Fungi and Lichens of Great Britain and Ireland » http://fungi.myspecies.info/, le signale sur un seul site dans les montagnes d’Inchadamph en Écosse. Présent aussi en Suisse, Slovaquie et en Aragon dans les Pyrénées Espagnoles.

Dermatocarpon arnoldianum Degel. :
Site danois répertoriant 35 données dans le monde : Alaska, Autriche, Suède, Finlande, Pays de Galle, Irlande, Écosse. La France n’est pas citée sur ce site https://www.gbif.org/species/5259671. Présent en Italie (site de l’Université de Trieste). Aucune station mentionnée sur le site de « Fungi and Lichens of Great Britain and Ireland » (mais présent pour le site danois). J’ai trouvé une donnée dans la mer de Behring sur l’île St Matthew…

Ces deux listes sont loin d’être exhaustives et pourraient comporter des données erronées. Cette recherche sur la répartition mondiale m’a pris un temps infini pour un résultat médiocre et peu fiable. Mais j’ai trouvé cette démarche intéressante. D’ailleurs si vous avez plus d’information n’hésitez pas à me les communiquer.

Si nous écumions tous les ruisseaux et torrents d’altitude des Pyrénées, nous nous apercevrions peut-être que ces deux espèces sont plus abondantes que ce que l’on pense. Leur habitat n’est pas facilement accessible, peu de lichénologues vont prospecter dans ces endroits. L’avantage c’est qu’ils sont à l’abri des activités destructrices de l’homme. Mais pas de leurs spécificités écologiques. La probabilité qu’une spore passe d’une vallée à une autre est très faible, ce qui implique peu de mélange génétique. Les risques de dégénérescence sont sans doute importants et la colonisation improbable. On peut alors se demander comment sont-ils arrivés là ? Chacun aura sa propre théorie, celle qui me semble la plus réaliste serait que ces deux lichens existaient déjà avant la séparation du super continent et qu’ils ont, dans nos montagnes, suivis au fil des millénaires la déglaciation. Du coup ils se sont isolés, mais existeraient depuis plusieurs millions d’années. Ce que la nature est capable de faire pour subsister est surprenant et passionnant. Et à la fois tellement fragile ! Ne diminuons pas nos efforts et continuons à essayer de la préserver ou tout du moins de la respecter.

Bibliographie  :

ROUX C. et coll., 2e édition revue et augmentée. Catalogue des lichens et champignons lichénicoles de France métropolitaine.

COSTE C., Thèse : Écologie et fonctionnement des communautés lichéniques saxicoles-hydrophiles, 23 juin 2011.
Site web de l’AFL (Association Française de lichénologie) : http://www.afl-lichenologie.fr/index.htm

Site danois : https://www.gbif.org/

Article original dans la revue botanique Isatis 31 N°18 réalisé par Rémy Humbert (février 2019)