Avez-vous vu la Magicienne ?

Une curiosité de la nature méconnue en Midi-Pyrénées

La magicienne dentelée Saga pedo est sans doute un des plus grands (sinon le plus grand) insecte de France, avec une longueur complète du corps de 9 à 11 cm (l’oviscapte, c’est-à-dire l’organe permettant de pondre, fait à lui seul 4 cm).

Cette sauterelle extraordinaire n’a pas d’ailes et, fait rarissime chez les orthoptères (et unique en France), les mâles n’existent pas. Les femelles se reproduisent grâce à un processus que l’on appelle parthénogénèse (reproduction asexuée). Les descendants de chaque femelle sont donc des clones.

La magicienne dentelée ressemble à une chimère entomologique, sorte d’insecte qui serait à mi-chemin entre un phasme et une mante religieuse. Du phasme, elle en a le comportement (cachée sans bouger dans la végétation, mouvements lents et un peu saccadés) et l’aspect (corps et pattes allongés donnant un air de brindille). De la mante religieuse elle en rappelle les pattes avant, qui sont armées de redoutables épines et lui permettant de capturer de grosses proies, notamment de gros criquets et sauterelles comme les oedipodes, les dectiques et les éphippigères. Ses mandibules sont de véritables cisailles, très dures.

Sa coloration varie du vert tendre au jaune paille, à l’instar de la mante religieuse, et possède une bande blanc rosé à grise tout le long du corps.

Lien vers la fiche espèce de la Magicienne dentelée dans notre centre de ressources (avec galerie photos)

Critères distinctifs (en plus de la longueur du corps) :

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Absence d’aile
Tête triangulaire
Pattes longues et fines, armées d’épines
Ligne blanche le long du corps

Un état des connaissances mauvais au niveau régional…

En 1951, seules trois données de magicienne dentelée étaient connues en Midi-Pyrénées. Cinquante ans plus tard, l’atlas des orthoptères de France publié en 2003 montrait une présence de la magicienne très diffuse, concentrée en zone méditerranéenne. Il existe cependant une poignée de points sur les Causses du Lot.

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Cartographie consultable sur le site de l’INPN
Avec sélection des données (points rouges) utilisées pour la publication de J.F. Voisin (2003)

Cet état des connaissances très lacunaire pour tout le pays incita l’Observatoire Naturaliste des Écosystèmes Méditerranéens (ONEM) à lancer dès 2004 une enquête plus précise, via un appel à témoignages dont les données pouvaient être directement intégrées dans une cartographie sur Internet .

Le succès a été au rendez-vous pour la région méditerranéenne, avec plus de 500 participants, tandis qu’un peu plus d’une quinzaine de points concernant une vingtaine de localités ont été fournis pour la région Midi-Pyrénées. (Voir le site de l’ONEM)


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Cartographie en ligne sur le site de l’ONEM

De ces enquêtes, il apparaît que Midi-Pyrénées semble constituer une région encore très sous-prospectée alors que la présence de cette espèce à forte tendance méditerranéenne est tout à fait extraordinaire.

De plus, actuellement, on ne connaît quasiment rien de sa fréquence, des tendances démographiques et de répartition, ou encore des types d’habitats précisément appréciés en Midi-Pyrénées. Le nombre de localités connues au total et confirmées depuis moins de dix ans est inférieur à une dizaine.

…Mais un intérêt patrimonial régional pourtant très important !

La magicienne dentelée bénéficie d’un statut de protection fort, à la fois au niveau européen et français : c’est une espèce d’intérêt communautaire citée en annexe IV de la Directive européenne Habitats (« espèces […] qui nécessitent une protection stricte »), et à ce titre le seul orthoptère français à être sur cette liste !

Elle est également un des rares insectes de notre région à bénéficier d’une protection nationale. C’est le seul orthoptère puisque les autres insectes protégés en Midi-Pyrénées sont des odonates, des coléoptères ou des lépidoptères. Tous ces insectes protégés sont désormais relativement bien connus et étudiés. On ne peut en dire de même de la magicienne dentelée.

Lorsque l’on regarde sa répartition en France, il apparaît clairement qu’il s’agit d’une espèce avant tout méditerranéenne - omniprésente dans les milieux encore en bon état de conservation sous ce climat - mais présentant des extensions vers le Sud-Ouest sous forme d’îlots plus ou moins éloignés les uns des autres. Ces îlots correspondent notamment aux Causses principaux, mais ils pourraient aussi exister sur des points plus localisés (coteaux calcaires relictuels notamment).

Nous pouvons soupçonner que la répartition de la magicienne dentelée en Midi-Pyrénées est assez semblable à celle du lézard ocellé (Timon lepidus), ces deux espèces indicatrices ayant en commun le goût pour les habitats secs, calcaires, avec pelouses rases et dalles rocheuses, le tout s’intégrant dans des paysages stables depuis des centaines d’années.

Comme le lézard ocellé, l’arrivée de la magicienne est sans doute très ancienne, témoignant de périodes passées où les paysages étaient favorables de façon continue entre le domaine méditerranéen et les stations actuelles (rappelons qu’elle ne vole pas).

Il faut noter que cette espèce, qui s’étend du Portugal jusqu’à l’Ouest de la Chine, est donc en limite d’aire Nord-Ouest dans le département du Lot.

L’évolution actuelle des milieux, l’isolement et la non prise en compte de la magicienne dans les actions de gestion laissent à penser que l’espèce pourrait être menacée dans la région. Ainsi, dans la liste rouge des orthoptères menacés de France qui avait été publiée en 2004 , la magicienne dentelée était mise en niveau de priorité 2 (catégorie des « espèces fortement menacées d’extinction ») pour tout Midi-Pyrénées. Au contraire, un travail beaucoup plus récent et paru après le lancement de notre projet, considère maintenant que la magicienne est une espèce en limite d’aire en Midi-Pyrénées qui est « rare et non particulièrement menacée » et fait donc partie des espèces « à surveiller », avec un intérêt patrimonial moyen. Mais les auteurs remarquent, lorsqu’ils décrivent la méthodologie de ce travail, que l’évaluation des menaces fait intervenir « une certaine subjectivité de la part des opérateurs : (…) sur quelle base se fondera-t-on pour décider que ces espèces sont menacées ou non menacées ? ». La situation n’est donc pas encore claire et montre que l’on a besoin d’améliorer grandement les connaissances. Notre étude arrive donc à point pour évaluer plus objectivement la fréquence et les menaces potentielles sur la magicienne.

Les milieux de type « causses » faisant de plus en plus l’objet de plans de gestion, de Documents d’objectifs, etc., afin de maintenir (ou de ré-ouvrir) certains habitats xérophiles, il est rassurant de croire que ces actions puissent bénéficier à la magicienne dentelée. Mais cette espèce étant méconnue, on ne sait rien de l’impact réel de ces modes de gestion sur elle (adultes et, au printemps, juvéniles).

Comment contribuer à ce projet ?

D’après ces constats, il semble important et urgent d’agir en faveur de l’amélioration des connaissances (pour avoir un « état zéro ») en vue de la conservation de cette espèce.

Des inventaires de terrain doivent donc être réalisés sur les départements susceptibles de l’accueillir ou reconnus comme l’abritant déjà : Aveyron, Tarn, Lot, Haute-Garonne, Ariège.

Il sera d’abord intéressant de vérifier les données les plus anciennes, pour tenter d’y retrouver l’espèce, mais aussi de découvrir de nouvelles localités dans des secteurs où nous pouvons soupçonner sa présence.

Une méthode simple et assez efficace pour trouver la magicienne dentelée consiste à simplement parcourir les milieux favorables à pied, à faible vitesse, et à détecter les individus en comportement de fuite. Dès la découverte d’un individu, il convient de noter le maximum d’éléments sur le terrain, ce qui permettra de mieux comprendre l’animal et de dresser un bilan de son état de conservation. Des clichés de l’animal trouvé seront également importants à prendre (confirmation de la donnée). Les deux naturalistes de l’association qui travaillent sur ce projet bénéficient d’autorisations de captures temporaires, avec relâcher sur place de cette espèce pour l’étude. Ils utiliseront donc aussi des filets fauchoirs lors des recherches, ce qui permettra aussi d’étudier finement le cortège d’insectes (et notamment les orthoptères) qui accompagne la magicienne. Qui plus est, la capture intentionnelle de cette espèce protégée est officiellement interdite.

La meilleure période pour observer les adultes s’étale de début juillet à mi-octobre (avec un pic en août).

Cette espèce peut éventuellement être observée lors de nuits chaudes, en train de se déplacer sur des routes et des chemins de campagne.

Afin de découvrir de nouvelles stations, les prospections peuvent se faire dans des secteurs où le lézard ocellé est connu car, comme cela a été dit précédemment, ils fréquentent très certainement les mêmes milieux en Midi-Pyrénées.

Les milieux qu’elle affectionne dans notre région sont très certainement différents de ceux où elle évolue sur le pourtour méditerranéen (garrigues). Il sera intéressant de décrire ses habitats de la façon la plus fine possible (relevés botaniques si possible), afin de pouvoir orienter de futurs inventaires dans d’autres grands secteurs.

Un formulaire de saisie des données a été mis en place. Il rassemble tous les éléments importants à noter sur le terrain. De plus, une carte interactive liée à ce formulaire permettra à tout le monde de suivre l’évolution des observations en temps réel : cliquez ici pour accéder au formulaire de saisie

Renseignements complémentaires

Ce projet est coordonné par l’association Nature Midi-Pyrénées. Pour tout renseignement, vous pouvez contacter :

  • Pierre-Olivier Cochard : po.cochard(at)naturemp.org
  • Mathieu Menand : m.menand(at)naturemp.org
  • Tél : 05 34 31 97 51

Réseau régional

Cette information a été diffusée à l’ensemble des associations, organismes et groupes de personnes contribuant à l’amélioration de la connaissance entomologique dans la région, et réalisant des actions de sensibilisation et de protection de la nature.