Découverte de la grenouille rousse (Rana temporaria)

dans la saulaie blanche de la Hierle

La saulaie blanche poussant sur le lit majeur de rive droite de la Garonne est un habitat remarquable à plusieurs titres : bon état de conservation, surface étendue, présence de mares naturelles plus ou moins temporaires mais assez étendues et profondes. Ces mares semblent de plus très déconnectées de la Garonne, n’étant sans doute inondées par les crues que très exceptionnellement.

Elle avait fait l’objet de plusieurs inventaires herpétologiques, dont le dernier en date avait été réalisé le 18 mars 2016 en soirée et de nuit. La grande étendue inondée accueillait plus de 100 pontes de grenouilles agiles (Rana dalmatina), ce qui en faisait déjà un site remarquable pour cette espèce, plusieurs centaines de tritons palmés (Lissotriton helveticus) et quelques crapauds communs (Bufo bufo). À l’occasion de cet inventaire, des têtards de Rana sp. d’assez grande taille avaient été remarqués, mettant sur la piste de la présence possible d’une quatrième espèce, la Grenouille rousse (Rana temporaria).

Le bilan batrachologique 2016 recommandait donc de réaliser un passage spécial « Grenouille rousse » afin de vérifier si cette espèce ne s’y reproduisait pas, ce passage devant se dérouler au coeur de l’hiver.

En effet cette espèce est liée aux climats frais et froids (présence dans les Pyrénées et les hauteurs froides du Massif central). Localement, on trouve des populations à basse altitude, dans les zones de piémonts. Ces populations fragiles car isolées et à la merci des moindres perturbations (modifications d’habitats, changement climatique) ont la particularité de se reproduire très tôt, bien avant les autres amphibiens : janvier, parfois fin décembre.

Un inventaire a donc été réalisé le 2 février 2017 par Pierre-Olivier Cochard, avec l’aide de Delphine Perrot et Maëlys Carbonne. Habituellement entièrement inondée, la saulaie était quasi à sec en raison d’une sécheresse chronique depuis des mois. Heureusement sa partie la plus basse gardait encore une mare temporaire. Douze pontes déjà assez anciennes ont été trouvées. Elles étaient recouvertes de fins sédiments et avaient de fait un aspect vaseux. Le redoux étant à peine arrivé les jours précédant l’inventaire, ces détails indiquaient que ces pontes avaient été déposées plusieurs semaines auparavant (soit avant le 12 janvier, date de l’arrivée d’une vague de froid).

Pontes Rana temporaria

Pour ces raisons les pontes sont attribuables de façon certaine à Rana temporaria (pontes regroupées, date beaucoup trop précoce pour Rana dalmatina).

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R. temporaria, adulte dans un ruisseau (Juzet d’Izaut, Hte-Gar., alt. 810 m). Photo : Gilles Pottier

La Grenouille rousse est une espèce exigeant des sites de reproduction très particuliers (lame d’eau peu épaisse, dans des milieux ensoleillés ou ombragés s’asséchant le plus souvent en fin de printemps). Un atterrissement progressif de la saulaie (envahissement de la végétation, comblement par restes végétaux) conduirait à la disparition de la partie inondée. Heureusement nous avons pu constater que les sangliers veillent efficacement. Très nombreux à fréquenter ce milieu, ils utilisent les fonds humides pour se bauger et créent de véritables baignoires boueuses, surcreusent localement le marais. Ces perturbations permettent sans doute au fil des années un maintien de zones inondées.

La Grenouille rousse n’est pas une espèce ayant une valeur patrimoniale importante à l’échelle régionale car elle est répandue en montagne. Mais ses stations de basse altitude (la saulaie est à 325 m d’altitude) sont de grand intérêt car rares et dispersées, en populations peu fournies. Elles sont de plus des objets d’étude intéressants car susceptibles d’être particulièrement sensibles aux impacts du changement climatique.

La saulaie de la Hierle offre visiblement un micro-climat plus froid favorable à cette population et quelques autres espèces montagnardes (entomofaune, malacofaune, etc.) pourraient y trouver également refuge. C’est ainsi qu’une plante de climats frais et froids ayant une répartition régionale assez proche de la Grenouille rousse dans la région, la Corydale solide (Corydalis solida), avait été découverte également dans cette saulaie il y a quelques années.

Espérons que la Grenouille rousse se maintiendra encore longtemps sur ce site. Seul un suivi annuel (dénombrement des pontes en janvier) permettra de s’en assurer.